
Les éditions Hermann fêtent leurs 150 ans. "La qualité de la pensée est un formidable remède à la mélancolie"
France Livre : Noëlle Meimaroglou, vous portez sur vos épaules l’héritage d’une maison qui publie les plus grands noms de l’édition académique et intellectuelle. Auparavant, vous avez dirigé le service éditorial de maisons telles que Arthaud, Champs Flammarion, GF, ou le Cherche-Midi, et aussi travaillé chez Fayard et Robert Laffont. Lors de votre nomination au poste de directrice générale en 2024, vous avez déclaré vouloir ouvrir Hermann à un plus large public. Comment procédez-vous sans renoncer au niveau d’exigence qui caractérise cette maison ?
Noëlle Meimaroglou
Noëlle Meimaroglou : "Il ne s’agit surtout pas d’altérer l’ADN de la maison qui fête cette année ses 150 ans - maison qui reste dédiée aux savoirs. Au contraire, nous poursuivons le travail sur nos collections académiques, et nous en créons même de nouvelles, en maintenant notre niveau d’exigence. En revanche, nous proposons à un public plus large en librairie des ouvrages portant sur des sujets moins 'pointus'. Mais ils restent écrits par des 'experts'. Je pense qu’on ne vulgarise pas forcément en baissant le niveau de langue ou le niveau de concept, mais parfois simplement en baissant le nombre de pages. On ne commence pas à s’intéresser à la physique quantique en se plongeant dans une thèse de doctorat de 500 pages. Ou l’on a plaisir à lire un petit essai sur Madame de Sévigné écrit pas la meilleure spécialiste. Ceci étant dit, nous ne faisons que poursuivre ainsi un projet qui a toujours été celui de la maison."
France Livre : Quelle est, deux ans après, votre lectorat ?
Noëlle Meimaroglou : "Le cœur de notre lectorat reste principalement universitaire. Mais, avec La Guerre du métal sur la crise des matériaux critiques, par exemple, nous touchons un public intéressé par la géopolitique. Avec Parlons-nous chien ou pensent-ils humains, la neuroscientifique Anne-Lise Giraud touche plus large que dans sa discipline - aussi parce qu’elle fait comprendre via des 'petites histoires'… Ainsi notre lectorat devient-il généraliste."

France Livre : Sur Instagram, la maison est présentée comme "éditeur des sciences et des arts, mais pas que !" Que mettez-vous dans ce "pas que" ?
Noëlle Meimaroglou : "Nous publions aussi des ouvrages concernant la religion, l’éducation, l’économie, l’environnement… Il peut aussi nous arriver de publier des témoignages."
France Livre : Dans un article du magazine ÉcoRéseau Business, vous déclarez avoir l’ambition d’"aider le public à sortir de l’autocensure". Qu’entendez-vous par là ?
Noëlle Meimaroglou : "Tout simplement que le premier frein à l’accès au savoir vient bien souvent de soi. Un titre accessible, un volume raisonnable, suffisent parfois à effacer la crainte de ne pas être concerné par un sujet ou capable de l’aborder."

France Livre : Quelles stratégies poursuivez-vous pour toucher un public plus large, également à l’international, notamment par le biais de cessions ?
Noëlle Meimaroglou : "Tout d’abord, nous créons une filiale aux États-Unis cette année. Hermann Press Corporation publiera en anglais des ouvrages de sciences humaines, de sciences, d’architecture… En commençant par une collection de petits livres d’art. Et nous poursuivons le travail de cessions avec notre responsable des droits étrangers Ju-Hui Lin."
France Livre : Ju-Hui Lin, vous avez participé au Séjour Perspectives que France Livre a organisé à Taïwan l’année dernière. Que faites-vous encore pour développer l’activité internationale de la maison ?
Ju-Hui Lin
Ju-Hui Lin : "Ce séjour au Taïwan nous a permis d’établir des contacts avec plusieurs éditeurs locaux. Depuis, nous avons poursuivi notre travail de prospection principalement en Europe, mais aussi dans certains pays d’Amérique latine et d’Afrique du Nord. À l’occasion de nos 150 ans, nous prévoyons également des opérations spéciales, dont l’objectif est de faire mieux connaître notre maison aux éditeurs étrangers avec lesquels nous travaillons encore peu.
Nous travaillons aussi de manière plus étroite avec nos auteurs et nos directeurs de collection pour les cessions de droits, en nous appuyant notamment sur les réseaux qu’ils entretiennent avec des institutions et des maisons d’édition à l’étranger. Par ailleurs, nous avons récemment signé des contrats avec plusieurs auteurs dont le travail présente un fort potentiel international, notamment dans les pays anglo-saxons. C’est notamment le cas de l’artiste ORLAN. Notre filiale à New York publiera prochainement une version anglaise de son ouvrage, et développera également des publications d’autres artistes afin d’en favoriser la diffusion dans ces territoires.
Grâce à la richesse et à la diversité de notre catalogue, nous avons développé des collaborations régulières avec des maisons d’édition en Italie, en Argentine et en Chine. Ces partenariats concernent des domaines éditoriaux variés : les sciences humaines et certains titres d’art en Italie, la psychanalyse en Argentine, ainsi que les mathématiques et les études littéraires en Chine. En termes de cession de droits, j’espère ainsi continuer à promouvoir aussi bien les classiques de notre catalogue que nos auteurs contemporains, et les faire connaître dans des territoires toujours plus larges."
France Livre : Ce mois-ci paraîtra l’ouvrage Le foyer de la traduction. Une vie en plusieurs langues, qui explore les thèmes de l’immigration, de la langue et de la traduction. C’est un signal fort à une époque où la profession de traducteur est de plus en plus menacée par l’intelligence artificielle. Quelle importance accordez-vous à la traduction dans votre catalogue ?
Noëlle Meimaroglou : "La part des ouvrages traduits reste limitée dans notre catalogue, mais ne se restreint pas à l’anglais. Dans tous les cas, y compris quand nous traduisons du français vers l’anglais, nous travaillons avec des personnes, et ne confions pas nos traductions à des IA."

France Livre : Dans le domaine des sciences également, votre héritage éditorial comprend plusieurs prix Nobel, tels que les époux Curie ou Albert Einstein, ainsi que de grands philosophes comme Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault. Idem en littérature avec des publications d’Aragon, Francis Ponge ou Philippe Sollers, pour n’en citer que quelques-uns. Comment travaillez-vous une backlist aussi prestigieuse ?
Noëlle Meimaroglou : "Nous voulons mettre en avant nos 'classiques'. Mais notre vocation principale et notre priorité, particulièrement dans un contexte compliqué pour les études et la recherche, sont d’être dans le présent et l’avenir de celles-ci. La qualité de la pensée est porteuse d’un formidable optimisme. Un remède à la mélancolie."
France Livre : Qu’avez-vous prévu pour fêter les 150 ans des éditions Hermann ?
Noëlle Meimaroglou : "La création de notre filiale à New York d’une part. Et d’autre part la création d’une petite maison d’édition de 'noir' (polars, thrillers, romans d’espionnage), complètement indépendante : L’Animal, dont le premier titre, Anthropodermia, paraîtra le 12 mai prochain."
France Livre : Si vous pouviez faire un vœu pour l’avenir de "votre maison", quel serait-il ?
Noëlle Meimaroglou et Ju-Hui Lin : "Résister comme maison d’édition indépendante dédiée aux savoirs. Tout simplement. Et faire émerger de nouveaux auteurs !"
Propos recueillis par Katja PETROVIC, Katrin BOETHLING