
"Actes Sud jeunesse. Grâce à la richesse de nos publications, nous souhaitons que la lecture (re)devienne une priorité pour les enfants"
Vincent Etienne, en décembre, vous avez pris la direction éditoriale d’Actes Sud jeunesse, succédant à Isabelle Péhourticq. L’anniversaire des 30 ans d’Actes Sud jeunesse constitue une "nouvelle phase de développement". Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
"Les éditions Actes Sud jeunesse célèbrent leurs 30 ans. En tant que pionnier de l’édition de grands albums documentaires pour la jeunesse, leurs ouvrages sont aujourd’hui vendus à travers le monde. Vincent Etienne, directeur éditorial depuis fin 2025, s’appuie sur l’ensemble de son équipe pour développer sa nouvelle stratégie éditoriale, promotionnelle et internationale."
Vincent Etienne
Vincent Etienne: "À dire vrai, ce n’est pas tant l’anniversaire de la maison sinon le contexte éditorial global et le marché actuel du livre qui nous imposent, à nous éditeur·trices, de réfléchir à d’autres voies possibles, de trouver et d’affirmer notre positionnement. Durant plusieurs années, le segment jeunesse a bénéficié d’un fort développement puis d’une relative stabilité grâce à l’inventivité, à la créativité et au talent des auteur·trices, illustrateur·trices, artistes qui, par leurs livres que nous publions, ont fait de ce territoire de publication une poche de résistance dynamique. Mais le marché se contracte de plus en plus désormais. Il se retrouve aussi cannibalisé par le phénomène de best-sellerisation jusque-là plutôt observé en littérature générale. Les livres ont du mal à trouver leur place, bien qu’ardemment portés et défendus par toute la filière. Ce développement passe alors d’abord par une consolidation même de ce qui fait la singularité et la force du catalogue d’Actes Sud jeunesse, puis par des explorations et des ouvertures possibles."
Avant de vous tourner vers l’édition jeunesse, vous avez étudié l’histoire et l’histoire de l’art, puis débuté votre carrière dans le domaine de la littérature et des sciences humaines. En quoi ce parcours a-t-il influencé votre travail d’éditeur jeunesse et comment va-t-il orienter la nouvelle ligne éditoriale d’Actes Sud jeunesse ?
Vincent Etienne : "J’ai toujours été entouré et été attiré par l’image, son pouvoir narratif, d’évocation. Être imprégné de ces différentes influences m’a permis d’élargir mes connaissances, mes références, de me laisser surprendre pour envisager une multiplicité d’écritures graphiques et littéraires. Pouvoir trouver l’adéquation parfaite entre la sensibilité d’un texte et l’univers illustré pour l’accompagner et le prolonger est pour moi essentiel dans le travail d’un éditeur jeunesse. J’espère conforter cette vision et la rendre encore plus prégnante pour Actes Sud jeunesse. Car notre maison compte déjà dans son catalogue les plus belles signatures dont le talent et la renommée ne sont plus à faire, et dont les œuvres reçoivent également un bel accueil de la part d’éditeurs étrangers. Et puis il y a ces nouvelles voix qui intègrent le catalogue, pour notre plus grand bonheur. Je pense notamment à Caroline Péron, qui signe son premier album en tant qu’autrice-illustratrice : Sur les vagues. Une merveille d’énergie, de persévérance, dans un univers solaire et lumineux. Ou encore Morgane Caussarieu et son horrifique Baron Cimetière, dans la collection Nocturne, dirigée par Vincent Mondiot. Une spécialiste du genre. C’est avec toute l’équipe que nous réfléchissons, ensemble, à la ligne à conduire. Tant du point de vue éditorial, promo-commercial, presse, qu’à l’international. Car en travaillant de concert, à l’écoute des un·es et des autres, nous portons la voix d’Actes Sud jeunesse et des auteur·trices qui nous font confiance."

L’univers d’Actes Sud jeunesse est peuplé de héros tels que Jean-Michel le caribou, Crocolou ou les drôles de Quiquoi, "que les petits adorent et que ceux qui deviennent grands n’oublieront pas". Quel est le secret du succès de ces collections emblématiques ? Comment comptez-vous adapter ces personnages aux défis contemporains ?
Vincent Etienne : "Sans oublier Lionel, le personnage fétiche d’Éric Veillé. Ni notre Monstre du placard, d’Antoine Dole et Bruno Salamone, qui "existe" bel et bien, il n’est plus besoin de le prouver ! Un univers graphique très identifié, des personnages vraiment attachants, un ton : voilà déjà quelques ingrédients qui peuvent expliquer ces succès dont nous nous réjouissons. Mais cela ne fait pas tout, car le livre une fois imprimé et en librairie ne nous appartient plus. Alors lorsque nous avons la chance d’avoir des retours et d’entendre une petite fille de 5 ans et demi dire que la lecture du dernier album de Magali Le Huche, Jean-Michel a disparu, "l’a rendue joyeuse", il n’y a rien de plus magique. Dans le cas précis de Crocolou, ce personnage miroir des tout-petits permet d’aborder plus frontalement des sujets très actuels et recherchés. Les grandes thématiques du quotidien sont évidemment traitées (l’école, le sommeil, la famille, l’amitié…), mais des enjeux plus spécifiques le sont également. Dans Crocolou, Mon corps c’est le mien ! nous abordons ainsi la notion du consentement. Dans cette collection, Ophélie Texier fait un formidable travail pour trouver les mots justes, provoquer le questionnement sans jamais exprimer un propos moralisateur. Le livre est un support de compréhension, d’échange, de discussion. Et aussi et avant tout un moment agréable de lecture. Voilà un autre ingrédient du succès, sûrement."

L’engagement est un mot qui revient souvent en lien avec les livres publiés chez Actes Sud jeunesse. Dans la collection Ceux qui ont dit non, vous mettez en avant des hommes et des femmes capables de résister. Le prochain titre, qui sort en avril, est dédié à la liberté de la presse à travers l’exemple d’Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde. Quels autres sujets vous semblent particulièrement importants à aborder en 2026 ?
Vincent Etienne : "Il y a tant de combats collectifs à mener, à mettre en valeur, et surtout à partager avec nos lecteur·trices pour qu’elles et eux aussi sachent que leur voix compte. Un autre titre accompagne le livre autour de la figure d’Hubert Beuve-Méry et de son engagement contre la désinformation. Il s’agit de Marc Bloch : Non au déni de l’Histoire, de Carole Trébor. Un roman pour dire non aux idéologues qui souhaitent réécrire l’histoire à leur avantage et font preuve de malhonnêteté. Les exemples du passé sont malheureusement toujours actuels. Un grand sujet qui jusque-là n’avait pas encore été abordé au sein de la collection dirigée par Murielle Szac va bientôt voir le jour : le harcèlement. Il y avait urgence à traiter ce thème pour pouvoir donner aux jeunes les armes pour résister, leur faire savoir qu’ils et elles ne doivent pas rester seul·es pour faire face à ce fléau."

D’autres thématiques, comme le respect de la nature, la tolérance et l’entraide, caractérisent le catalogue d’Actes Sud jeunesse. Comment défendre ces valeurs dans un climat de plus en plus restrictif ?
Vincent Etienne : "Ces valeurs font partie de l’ADN d’Actes Sud jeunesse et il est plus qu’essentiel de continuer à les défendre avec toujours autant de passion et de détermination. Bien que le monde se polarise de plus en plus, que la société montre des signes de crispation difficiles à apaiser, nos livres sont là pour signifier que chacun a sa place. Et ouvrir vers 'l’autre'. Si Le Défenseur des arbres, paru en 2025, se présentait comme une sorte de manuel de l’engagement dans le but de protéger les arbres, nos livres ont double fonction : le constat, puis les pistes possibles pour intervenir à notre mesure, encourager les petits gestes au quotidien, privilégier l’écoute, par le truchement d’un texte d’imagination ou bien documentaire. Mais surtout : faire entendre que l’autre a toute sa place et doit être respecté pour mieux vivre ensemble. Qu’il s’agisse d’albums (L’Inondation, Le Tigre rouge, La Surprise magique), de romans (Si j’étais un arbre) ou de livres documentaires (Mongolie. Mon chameau s’appelle Charlotte).
Pour fêter les dix ans de la parution de l’Atlas – Comment va le monde ?, le 'grand atlas jaune' de Laure Flavigny, Jessie Magana, Aurélie Boissière et Séverine Assous, nous réactualisons complètement toutes les données et intégrons deux cartes totalement inédites pour répondre aux préoccupations du monde d’aujourd’hui. C’est par la compréhension des différents enjeux, l’explication de notre monde, que nous pouvons faire entendre l’impérieuse nécessité de défendre ces grandes valeurs d’humanisme. Et pour preuve que ces valeurs sont universelles : plusieurs éditeurs étrangers ont depuis 2016 acquis les droits de ce très bel atlas (Pays-Bas, Espagne, Slovaquie, Turquie, Corée)."

Précarité, addictions, exclusion sociale… les romans destinés aux adolescents publiés chez Actes Sud jeunesse abordent parfois des sujets difficiles afin de refléter la réalité. Comment les traiter de manière sensible sans moraliser ni effrayer les jeunes lecteurs ?
Vincent Etienne : "C’est là tout le talent des écrivain·es que nous accompagnons, et qui sont en contact direct avec les jeunes lors de rencontres scolaires ou de salons, ce qui inévitablement nourrit leur inspiration et le dialogue, en plus de l’immense travail préparatoire qui leur sert à maîtriser leur sujet avant même de passer à l’écriture. Car ces sujets, aussi durs que fondamentaux, reflètent des situations parfois vécues par les adolescent·es. La littérature jeunesse ne doit pas avoir de tabous mais doit respecter certaines règles pour rester à hauteur de son public et ne pas franchir les limites. Respecter le temps de l’enfance, puis de l’adolescence, qui sont des étapes de construction fragiles, délicates. Le livre est un espace d’expression et de liberté mais aussi un refuge. Avec des personnages forts, non caricaturaux, des situations développées, mesurées et qui, si elles peuvent parfois créer le malaise, sont toujours justes dans ce qu’elles abordent dans le contexte de l’histoire, il est possible de créer l’empathie, de révéler le bon malgré un terreau qui s’avère négatif. Avant tout, et absolument, la valeur cardinale qui doit subsister et triompher est celle de l’espoir."
Vincent Etienne, en tant qu’auteur d’albums pour initier les jeunes à l’art pour les éditions Palette... et auteur d’un ouvrage sur la mythologie grecque destiné aux 8-12 ans, comment définissez-vous un bon livre jeunesse ?
Vincent Etienne : "Un bon livre, qu’il soit jeunesse ou adulte d’ailleurs, et au-delà de tout le travail éditorial mené pour trouver le bon langage, perfectionner les qualités littéraires d’un texte ou adapter le niveau d’informations en fonction de la tranche d’âge visée, est avant tout pour moi celui qui permet d’emporter avec nous quelque chose une fois la dernière page tournée. Celui qui nous laisse un sourire. Celui qui donne envie à l’enfant d’en recommencer immédiatement la lecture. Celui qui attise sa curiosité, l’engage à se plonger dans les illustrations et à rêver. Ou bien celui qui nous laisse un temps suspendu, nous hante quand nous n’arrivons pas à quitter le(s) personnage(s) d’un roman. Un bon livre jeunesse, c’est un livre qui crée un lien avec son lecteur, sa lectrice. Un livre qui provoque une émotion à laquelle on ne peut se soustraire n’y échapper, quel que soit le sujet ou quelle que soit l’histoire développée."
Parlons des traductions, puisque vous êtes également traducteur. Ces dernières années, Actes Sud jeunesse a publié des traductions d’auteurs japonais, finlandais et chiliens. Quelle place les traductions occuperont-elles dans votre futur catalogue, sachant que la jeunesse en France est plutôt un secteur qui s’exporte ?
Vincent Etienne : "Il n’y a rien de plus fabuleux… et souvent vertigineux, que de constater l’extraordinaire production internationale. Ma participation régulière aux salons du livre et aux foires m’a engagé sur la voie d’inspirations culturelles multiples, la construction de partenariats précieux, dans le but d’enrichir un catalogue et de faire vivre la bibliodiversité et les représentations. Un point qui me tient réellement à cœur et que je souhaite effectivement appliquer au catalogue d’Actes Sud jeunesse. Nous publierons après l’été le premier roman d’une jeune autrice suédoise de la communauté des Sámis. C’est aussi cette authenticité que nous cherchons lorsque nous nous tournons vers des catalogues étrangers. Des voix particulières, singulières. La Foire de Bologne approche, plus loin le Paris Book Market : l’occasion de futures découvertes et, peut-être, de futures publications pour nous."
Johanna Brock, responsable des droits étrangers
Johanna Brock, vous gérez les droits étrangers chez Actes Sud jeunesse. Face au repli national et à la dominance de la langue anglaise, comment adaptez-vous vos stratégies de cession des droits ?
Johanna Brock : "Dans un contexte international de plus en plus concentré sur les marchés nationaux, nous nous devons de connaître sur le bout des doigts chaque pays et chaque territoire linguistique pour pouvoir proposer les livres qui conviennent le mieux à chacun. C’est dans cette optique que notre service de Droits étrangers et dérivés, sous la direction d’Elsa Giroux, s’est réorganisé en ce début d’année 2026. Aujourd’hui, avec l’aide de Judith Parenteau, nous gérons toutes les trois des zones géographiques différentes pour nos quatre catalogues jeunesse (Actes Sud jeunesse, Hélium, éditions Thierry Magnier et Rouergue jeunesse), au lieu d’être spécialiste d’un catalogue pour le monde entier. Nous pourrons ainsi mieux anticiper et sentir les tendances et envies de chaque pays et renforcer la valeur ajoutée que nous apportons à nos clients et partenaires."
Quels livres de votre catalogue rencontrent un succès particulier à l’étranger ?
Johanna Brock : "Chez Actes Sud jeunesse il y a des auteur·trices comme Peggy Nille par exemple, dont les livres sont publiés dans le monde entier (en allemand, anglais, danois, chinois, coréen, espagnol, italien…). Certains de ses ouvrages sont vendus en cession et d’autres, qui ont des spécificités de fabrication, marchent très bien en coproduction avec des éditeurs anglais, allemands et espagnols. La collection Les Quiquoi de Laurent Rivelaygue et Olivier Tallec continue aussi à se vendre et récemment, nous avons fait des cessions de plusieurs titres en arabe et en espagnol. Les documentaires Actes Sud jeunesse ont également une belle renommée à l’étranger. La collection À petits pas a été un succès dans le monde entier pendant des années, et Actes Sud jeunesse a été un des premiers éditeurs jeunesse français à publier de grands albums documentaires. Le marché des documentaires jeunesse a souffert de l’arrivée d’Internet et aujourd’hui de l’IA, mais des collections comme Ceux qui ont dit non, dirigée par Murielle Szac, trouvent leur place à l’international, récemment en arabe et en portugais pour le Brésil, après l’anglais. Nos albums documentaires très graphiques sur les animaux comme Papas animaux, sur le Japon comme Yôkai ! et 72 saisons au Japon, ou sur le monde marin comme Épaves, ont toujours le vent en poupe."

Avez-vous des relations privilégiées avec certains pays ou maisons d’édition étrangères ?
Johanna Brock : "Depuis qu’Actes Sud jeunesse existe, la maison est présente à l’international et au fil des années, des relations privilégiées se sont bien sûr nouées avec des éditeurs qui nous restent fidèles. Je pense notamment à Jacoby & Stuart en Allemagne, Thames & Hudson pour le territoire anglophone, Lamberth Forlag au Danemark ou encore Akal en Espagne et Scriptum Uitgeverij aux Pays-Bas. Ce sont des éditeurs que nous avons plaisir à revoir chaque année aux foires de Bologne et Francfort et au Paris Book Market s’ils font le déplacement. Dans plusieurs territoires, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur un réseau d’agentes qui défendent le catalogue avec engagement, notamment Isabelle Torrubia pour les territoires hispanophones et lusophones, Grayhawk Agency à Taïwan ou des agents coréens et chinois dont le travail est très précieux !"
Comment envisagez-vous de développer votre stratégie à l’international dans un contexte difficile pour les cessions, notamment dans le secteur des livres jeunesse qui peuvent être coûteux ?
Johanna Brock : "Il s’agit d’avoir une approche ciblée et de travailler main dans la main avec l’équipe éditoriale pour pouvoir proposer des concepts clairs, des univers graphiques singuliers. Et de savoir adapter certains projets à l’international sans perdre leur singularité. Dans une période où les déplacements et les prises de risque sont plus mesurés, la qualité des relations devient essentielle. L’objectif est de construire durablement et de miser sur des relations partenaires solides."
Johanna Brock et Vincent Etienne, si vous pouviez faire un vœu pour l’avenir de "votre maison", quel serait-il ?
Johanna Brock, Vincent Etienne : "De rester indépendant et fidèle à nos engagements, à nos valeurs, et participer pleinement au rayonnement de la littérature jeunesse. Que grâce à la richesse de nos publications, la lecture (re)devienne une priorité pour les enfants et un plaisir pour les jeunes, une source d’émerveillement et de questionnements sans cesse renouvelée."
Propos recueillis par Katja PETROVIC et Katrin BOETHLING