
Les Éditions des Éléphants fêtent leur 10e anniversaire
France Livre : Ilona Meyer, après des études littéraires et une formation en infographie, vous vous êtes rapidement orientée vers l’édition jeunesse, travaillant chez Nathan, Albin Michel Jeunesse et Seuil Jeunesse. Qu’est-ce qui vous a motivée à fonder votre propre maison d’édition ?
Ilona Meyer
Ilona Meyer : "Je suis convaincue que bien que la lecture soit souvent un plaisir solitaire, elle permet de s’ouvrir à l’autre, au monde, de voyager dans l’espace, et dans le temps, de quitter son milieu, de vivre d’autres vies. De ressentir d’autres émotions, de développer sa compassion et son empathie. Quel avenir plus désirable que de participer à cela ! Comme j’étais fortement dyslexique et que cela m’apparaissait comme un obstacle majeur pour entrer dans ce milieu professionnel, j’ai choisi de fonder ma propre maison d’édition : s’il me fallait ma propre embarcation pour entamer le voyage, je ne souhaitais pas pour autant voguer seule. C’est ainsi qu’en 2014, Caroline Drouault a rejoint le navire comme éditrice et c’est ensemble que nous avons fixé notre cap et déterminé ce qui allait être la ligne des Éditions des Éléphants."
France Livre : Les livres de la collection Mémoire d’Éléphant abordent des sujets historiques pour éclairer le monde d’aujourd’hui. Par exemple, vous racontez l’histoire vraie d’Henry Brown, un esclave qui a gagné sa liberté, ou celle du Dr Korczak, célèbre pédagogue qui, dans le ghetto de Varsovie, a refusé la liberté pour ne pas abandonner les enfants juifs dont il s’occupait. Comment rendre ces sujets accessibles aux jeunes lecteurs ?
Ilona Meyer : Le Dernier Voyage est important pour nous car il est le premier titre de la collection Mémoire d’Éléphant, mais aussi l’un des premiers titres que nous avons choisi de publier. Il concentre l’essence même des quatre grandes qualités de l’éléphant, qui définissent notre ligne : la force du texte, l’intelligence du propos, la grâce de l’écriture et de l’illustration, la mémoire qu’il transmet. Ce titre, comme Henry et la liberté, Te souviens-tu, Marianne ou Ruby tête haute, témoigne de vies d’enfants bouleversées par l’histoire. Mais surgissent, de l’immonde et de l’horreur, de la joie, de la beauté, de l’espoir. C’est cela, me semble-t-il, qui est indispensable dans un récit que l’on adresse aux jeunes lecteurs. L’humanisme, l’optimisme, la force de l’amitié, de l’amour, de l’empathie… sont présents comme autant de lueurs dans l’obscurité de ces pages. Un autre défi est celui de ne pas abaisser nos exigences quand l’on s’adresse aux enfants. C’était, d’ailleurs, l’un des leitmotivs du Dr Korczak : il nous faut au contraire 'nous hisser à la hauteur de leurs sentiments'. Nos lecteurs sont exigeants, curieux, vifs et féroces, et nos livres doivent être à leur hauteur, nous devons viser plus haut encore que si nous nous adressions à des adultes, car on sait que l’enfant, lui, n’a pas renoncé à atteindre ce qui semble hors de sa portée."

France Livre : Bien que la majorité de vos titres soient des créations françaises, vous traduisez vous-même également des œuvres de l’anglais et, dans une moindre mesure, de l’espagnol. Envisagez-vous de diversifier davantage votre catalogue dans les années à venir ?
Ilona Meyer : "Nous traduisons beaucoup d’ouvrages de l’anglais car c’est ma seconde langue maternelle. J’aime à dénicher de petites pépites lors de mes voyages outre-Manche ou outre-Atlantique. Même si ces titres sont majoritaires parmi nos traductions, nous nous rendons chaque année à la Foire de Bologne où nous rencontrons des éditeurs de tous pays et sommes attentives, tout au long de l’année, aux catalogues de nos acolytes étrangers. Outre l’anglais et l’espagnol, nous avons ainsi publié des albums traduits de l’hébreu, du néerlandais, de l’italien, de l’allemand ou du coréen."
France Livre : Vous abordez un large éventail de thématiques dans vos livres, allant de la PMA à la biodiversité, en passant par des questions d’identité ou des émotions telles que la culpabilité et la jalousie, peu traitées en jeunesse, comme dans votre album multiprimé Ce n’est pas grave, mon crapaud. Quelles sont, selon vous, les grandes préoccupations des jeunes lecteurs aujourd’hui ?
Ilona Meyer : "Je pense que, comme hier, les jeunes lecteurs aujourd’hui sont préoccupés par le monde dans lequel ils vivent. S’il peut parfois être anxiogène, il nous semble important d’aborder avec douceur et délicatesse des problématiques qu’ils peuvent rencontrer au quotidien : la discrimination, qu’elle soit liée aux origines, au genre, à la différence quelle qu’elle soit, les conflits humains, le réchauffement climatique et ses conséquences… sont évoqués par nos auteurs sans manichéisme, avec beaucoup de sensibilité et de justesse, en laissant toujours une belle place à l’espoir. Je ne pense pas que nous apportions des réponses à travers nos livres, plutôt un regard, celui d’un auteur et/ou d’un illustrateur, pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. De la même manière, nous sommes très sensibles aux ouvrages qui évoquent avec douceur et subtilité la complexité des émotions qui nous habitent ou qui régissent nos relations entre humains. Peur à peur, par exemple, qui raconte avec finesse la phobie depuis deux points de vue opposés, ou bien le manque de confiance en soi, la peur de l’inconnu, le mensonge et la honte, dans le très récent Grand Voyage de Dandy Lapin."

France Livre : Florence Pariente, après la bande dessinée, le livre jeunesse représente la deuxième catégorie éditoriale la plus vendue à l’étranger en 2024. Quels sont ceux de vos titres qui ont rencontré un succès à l’international?
Florence Pariente
Florence Pariente : "Les titres des Éditions des Éléphants qui ont rencontré le plus de succès sont Le Jardin du dedans-dehors de Chiara Mezzalama et Régis Lejonc, un très bel ouvrage entre album et BD qui parle de la rencontre de deux enfants pendant la guerre en Iran, nominé pour la prestigieuse Kate Greenaway Medal dans sa version anglo-saxonne. Ce n’est pas grave, mon crapaud, de Soyung Lee, qui parle avec délicatesse mais sans fard d’exclusivité et de jalousie en amitié, a aussi été traduit en six langues. Sous la glace, de Matthieu Maudet et Ella Charbon, grâce à un choix de narration dont l’originalité est rare pour les tout-cartons, a rencontré un beau succès à l’international et a reçu le prix Margaret Wise Brown aux États-Unis. Récemment, le titre qui a emporté le plus de suffrages à la foire de Francfort 2025 est Le Grand Voyage de Dandy Lapin, d’Adèle Pedrola et Chiaki Okada, un album d’une grande douceur sur le courage de partir à l’aventure et d’assumer son mensonge. Il a été cédé en allemand, en japonais, en russe et en italien et nous nous attendons à d’autres cessions dans les semaines et les mois qui viennent."

France Livre : Selon les chiffres du SNE, le chinois est la première langue de traduction des livres jeunesse français en 2024, suivi de l’italien, du coréen, du russe, de l’espagnol et du turc. Ce classement se reflète-t-il dans les cessions de droits des Éditions des Éléphants ?
Florence Pariente : "Le chinois a longtemps été la première langue aussi pour les cessions des Éditions des Éléphants, mais il s’est fait détrôner par le coréen depuis déjà plusieurs années. On trouve ensuite aussi l’italien, l’anglais et le chinois traditionnel (Taïwan). Nous serons d’ailleurs présents à la foire de Taipei en février pour développer ces échanges. Une nouvelle dynamique aussi depuis l’année dernière : les cessions en allemand augmentent."
France Livre : Avez-vous établi des relations privilégiées avec certains marchés ou éditeurs étrangers ?
Ilona Meyer : "Du côté de l'international, nous maintenons de précieuses relations avec certaines agences et éditeurs étrangers que nous rencontrons notamment à Bologne ou au bureau chaque année pour des achats de droits, et Ttipi Agency fait un travail incroyable toute l'année pour nous représenter dans de multiples foires, mettant en avant aussi bien notre fonds que nos nouveautés."

France Livre : Dans Le Grand Incendie, un sultan brûle les livres de son royaume pour n’en conserver que sa propre histoire. Par ailleurs, vous publiez dans la catégorie documentaire Cité Babel, le grand livre des religions, qui fait cohabiter les religions juive, musulmane et chrétienne sous le même toit d’un grand immeuble. Rencontrez-vous des difficultés à vendre ce type de titres, jugés trop explicites pour certains éditeurs étrangers ?
Ilona Meyer : "Il nous semble important de ne pas faire l’impasse sur des sujets dits 'sensibles', tels que les atteintes aux droits humains ou à la liberté d’expression. En France, nous avons la chance de pouvoir publier ce type d’ouvrages, et c’est important de sensibiliser à ces notions afin d’être en capacité de réagir si ces droits venaient à être bafoués. Mais nous nous doutons bien que cela peut nous fermer les portes de certains marchés… Néanmoins, nous avons eu l’heureuse surprise de voir notre Jardin du dedans-dehors publié en chinois !"
Florence Pariente : "Cité Babel a été cédé en deux langues : italien et norvégien. Il est vrai que certains éditeurs ne veulent pas traiter de religions, mais pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, comme c’est un livre très instructif et positif, qui s’intéresse à différents modes de vie que l’on rencontre chez soi ou autour de soi en les juxtaposant intelligemment, nous ne rencontrons pas d’opposition majeure. L’obstacle pour certains territoires vient plutôt du fait que les trois religions du Livre principalement traitées dans cet album ne sont pas toutes largement représentées au sein de leur population."

France Livre : Vos livres sont d’une très grande qualité artistique. Avec de nouveaux talents ou des artistes reconnus issus des quatre coins du monde, tels que May Angeli ou la calligraphe chinoise He Zhihong, vous proposez des approches graphiques variées et parfois surprenantes : aquarelles, encres, crayons, gravures sur bois ou sur cuivre, peintures sur papier de riz… Où vos livres sont-ils fabriqués ? Les coûts de production constituent-ils un frein pour la vente des droits ?
Ilona Meyer : "Nous sommes très attachées à la sensibilité et à l’originalité qui peuvent surgir des techniques graphiques traditionnelles, ce pourquoi une grande majorité de nos livres explore différents médiums, loin de l’illustration numérique qui peut parfois manquer d’aspérité ou de caractère, par son côté plus lisse, plus uniforme. Cela nous demande un peu plus de soin et de budget, dans ces cas-là, car c’est nous qui nous occupons, avec notre photograveur, du scan des images et de la photogravure. Ensuite, sauf dans le cas d’achats de droits en coédition où nous n’imprimons pas nous-mêmes, nous choisissons exclusivement des imprimeurs européens : ils sont basés en France, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Slovaquie ou en République tchèque pour la plupart."
France Livre : Les temps sont difficiles pour les éditeurs indépendants, mais vous résistez depuis 10 ans. Comment parvenez-vous à faire face et comment envisagez-vous l’avenir de votre maison d’édition ? Avez-vous un vœu pour l’avenir ?
Ilona Meyer : En effet, les temps sont actuellement durs pour l’édition jeunesse, désormais tout aussi touchée par la crise que les autres secteurs de l’édition. Nous faisons face en gardant notre cap : être toujours aussi exigeantes dans nos choix éditoriaux, continuer de faire vivre notre fonds en soutenant nos livres les plus anciens, garder une production raisonnée – une quinzaine de titres publiés chaque année depuis nos débuts. Notre modèle fonctionne aussi car nous avons réussi à installer un catalogue solide et qualitatif, plébiscité des libraires et des bibliothécaires, nos meilleurs partenaires. Mon vœu pour l’avenir, que les livres continuent d’être pour les enfants ce qu’ils ont été pour moi quand, enfant, je suis tombée dans la lecture : des familles de passage, des compagnons d’aventure, des radeaux de fortune, qui m’ont aidée à traverser l’enfance puis l’adolescence. Pour cela, il faut que les enfants d’aujourd’hui trouvent des livres qui leur parlent, qui leur plaisent, mais il faut aussi que la culture livresque puisse continuer de leur être transmise, en famille, à l’école ou en bibliothèque."
Propos recueillis par Gina ARZDORF et Katja PETROVIC