Retour sur les journées destinées aux libraires francophones

Compte rendu

avril 2026

Organisées en partenariat entre France Livre et le CNL, ces journées ont permis aux libraires d’échanger sur les réalités du métier, les défis auxquels est confrontée la chaîne du livre francophone aujourd’hui et de renforcer leurs liens avec les diffuseurs et éditeurs français. Huit diffuseurs ont répondu à l’appel et ont disposé chacun d’une séquence de 40 minutes sous forme de carte blanche pour mettre en avant des autrices ou des auteurs, une collection ou la production d’une éditrice ou d’un éditeur.



Salle comble au CNL pour cette nouvelle édition des journées LFE


Parmi les moments marquants de ces journées LFE figurait également la présentation d’une étude inédite, en plus des interventions des diffuseurs, sur la situation économique des librairies françaises à l’étranger. Réalisée par le ministère de la Culture, avec le soutien du CNL, de l’Association internationale des libraires francophones (AILF) et de la Centrale de l’Édition, cette étude a été menée auprès de 300 librairies francophones dans 80 pays. Elle rappelle le rôle essentiel de ce réseau, qui représente plus d’un quart du chiffre d’affaires des distributeurs français à l’export. Mais elle met aussi en lumière leur fragilité structurelle : coûts de transport élevés, délais d’approvisionnement, fiscalité locale, variations des taux de change, baisse de la demande et concurrence des plateformes de vente en ligne.



Une étude inédite sur la situation économique des libraries françaises à l'étranger


Face à ces difficultés, l’étude identifie plusieurs leviers d’action : renforcer les relations commerciales avec les diffuseurs-distributeurs, améliorer la collaboration avec les institutions françaises sur place et mieux faire connaître les dispositifs d’aide existants. Le CNL a par ailleurs rappelé son engagement à ce sujet : en 2025, 54 librairies francophones ont été soutenues dans 41 pays, notamment en Europe, au Maghreb et en Afrique subsaharienne.


Un travail collectifLilia Hassaine (à droite) présente son nouveau roman Je (Gallimard)

Une intervention de l’équipe de l’AILF et de plusieurs libraires membres a relevé l’importance du collectif. "La librairie est un lieu de rencontre et de débat", a rappelé Philippe Goffe, ancien président de l’association. Formations, échanges, rencontres interprofessionnelles et actions culturelles sont plus que jamais des outils essentiels pour renforcer la professionnalisation des libraires et la visibilité des librairies. 



Une quarantaine de libraires francophones réunis à Paris 


Trois libraires ont partagé des initiatives inspirantes : Olivier Jeandel, fondateur de la librairie Carnets d’Asie au Cambodge et en Thaïlande, a présenté l’intégration d’outils d’intelligence artificielle pour simplifier la gestion e-commerce. À Madagascar, Voahirana Ramalanjaona développe des librairies-concept stores qui organisent festivals, ateliers et projets solidaires ou écologiques. De son côté, Thibaud Desbief a expliqué comment sa librairie Maison Petit Renard à Tokyo arrive à toucher le public local grâce à un festival de bande dessinée bilingue japonais-français.


Plusieurs groupes de diffusion ont profité de cette occasion pour échanger avec leurs auteurs dont certains ont présenté leurs nouveaux romans en avant-première, tels que Hemley Boum et Lilia Hassaine (Gallimard), Bernard Minier (XO Éditions) et les lauréats du prix Goncourt Jérôme Ferrari (Actes Sud) et Didier Decoin (Stock). Média Diffusion, de son côté, a donné la parole aux Éditions du Lombard qui ont mis en avant leur partenariat avec les Éditions Gallmeister, une collaboration inédite créant des passerelles entre littérature et bande dessinée pour valoriser l'art du livre.

C'est en discutant avec les libraires que naissent toujours les meilleures idées.


Invité par Interforum, l’auteur Rachid Benzine a rappelé le rôle de la lecture "comme lieu de résistance par excellence". Harmonia Mundi a, pour sa part, proposé une lecture de poèmes parus aux Éditions Rue du Monde, incitant les enfants à la découverte des "mots magiques" tandis que les Éditions Kiléma ont présenté leur travail autour du FALC (Facile à lire et à comprendre) visant à rendre la lecture accessible à tous - une mission impossible sans l’appui des libraires. Belles Lettres Diffusion Distribution a mis à l’honneur deux maisons particulièrement engagées : L’Arche et La fabrique. Stella Magliani-Belkacem, co-directrice de La fabrique, a notamment souligné le rôle clé des libraires : "C’est en discutant avec eux que naissent toujours les meilleures idées."



Katrin BOETHLING, Hannah SANDVOSS


 



Paroles aux professionnelles 


Elodie Salanove, librairie internationale List à Vienne en Autriche


Elodie Salanove


"Buchhandlung List est une librairie internationale qui propose une large sélection de livres en allemand, mais également en français (30 %), en italien, en espagnol et en anglais, en réponse à une véritable demande. Elle est située dans un quartier privilégié, très cultivé et francophile surnommée "le petit Paris", car il y a une école française et l’Institut français a longtemps été établi dans ce même quartier. Pour chaque langue, nous avons un locuteur natif, et je suis responsable du rayon français. Nous proposons une vaste collection de littérature, de livres jeunesse, ainsi qu’une belle sélection d’essais, de poésie, de théâtre, et un bon rayon de bandes dessinées pour la jeunesse et les adultes. Je passe commande de mes livres en France une fois par semaine et les reçois le lundi ou le mardi. J’ai un contrat avec UPS depuis deux ans, qui fonctionne très bien. Les prix sont fixes et le suivi des colis me permet d’avoir une meilleure visibilité pour informer les clients. Je sais exactement quand mes livres seront livrés, ce qui est important, car je traite entre 50 et 100 commandes clients par semaine. Je suis déjà venue aux journées LFE il y a deux ans, et en 2021, nous avons co-organisé avec France Livre des rencontres destinées aux libraires francophones d'Europe à Vienne. Je suis ravie d’être à Paris cette année, car cela m’a permis de rencontrer la responsable de la librairie française à Budapest. J’ai également découvert de nombreux titres aux éditions Bruno Doucey et à La fabrique qui m’intéressent. Ces ouvrages sont plus anciens et ont un peu disparu de la circulation. Les journées LFE sont une excellente occasion de redécouvrir et d’explorer les catalogues des uns et des autres."

 


Naïma Soulaïmana, directrice de la librairie Au paradis des livres à Moroni aux Comores


Naïma Soulaïmana

 

"Nous sommes une librairie principalement axée sur la jeunesse, mais étant la seule librairie de référence sur place, nous avons aussi un rayon généraliste. La majorité de notre fonds est en français, mais nous proposons également des livres en anglais et un peu en shikomori, la langue régionale des Comores. Nous sommes au tout début de l’élaboration de notre chaîne du livre. Il n’y a pas beaucoup d’auteurs sur place ; ceux que nous publions vivent à l’étranger, tout comme les maisons d’édition. Il n’en existe qu’une seule sur place. Mon combat consiste à mettre en place une chaîne du livre claire pour tout le monde, de l’auteur au lecteur, en passant par les éditeurs, les diffuseurs et les libraires. Je suis la seule à me battre dans ce sens, et ce n’est pas évident. C’est ma première participation aux rencontres LFE. À Paris, nous rencontrons des collègues libraires confrontés à des problèmes similaires aux nôtres, peu importe la région, avec des impacts variés bien sûr. C’est enrichissant d’en discuter et de découvrir les solutions mises en place par d’autres pour faire face aux difficultés. Il est important pour nous de dialoguer avec nos collègues les plus proches, notamment ceux de Madagascar, qui ont une association de libraires malgaches, afin d’apprendre de leurs expériences. Nous avons échangé ici pour progresser sur ces dossiers complexes. Aux Comores, nous sommes éloignés des diffuseurs français, et nos quatre petites îles représentent un très petit marché ; le livre chez nous est un produit de luxe. Les gens se sacrifient pour acheter des livres scolaires, et il est difficile de promouvoir la lecture plaisir. Faire venir des auteurs est également compliqué, car il n’y a pas encore un lectorat suffisant. Nous entretenons de bonnes relations avec les grandes maisons d’édition françaises où nous faisons nos achats, mais ce sont des relations commerciales à distance. Il est également important de se connaître personnellement. Concernant les auteurs, j’ai eu la chance de découvrir Rachid Benzine et de rencontrer Bernard Minier, dont nous vendons déjà les livres. Bruno Doucey est une maison d’édition avec laquelle nous souhaitons collaborer, car elle publie des textes provenant de tous les continents. J’ai participé au Printemps des poètes à Moroni cette année, où un collectif de poétesses et poètes comoriens s’est formé. Je pense que ces auteurs ont assurément leur place dans leur catalogue, j’espère en tout cas."



Annie Guyon-Eulry, représentante export chez Actes Sud


Annie Guyon-Eulry

 

"J’ai déjà participé à ces rencontres au moins trois fois. Je connais un grand nombre de libraires francophones qui participent aux rencontres, notamment ceux de ma zone géographique : l’Océan Indien, le Maghreb, le Moyen-Orient, les Antilles et le Québec. Pour les libraires des autres zones, je les connais grâce à des diffuseurs qui travaillent avec eux, comme Madrigall, Salvador Garzon et DDP. Je rencontre "mes libraires" lors de mes déplacements, et certains ont des stands lors de festivals internationaux du livre. Cependant, ce sont les grands rassemblements comme les journées LFE ou le Festival du Livre qui nous permettent de nous retrouver tous ensemble. Le problème de la diffusion et de la distribution reste un sujet que nous abordons régulièrement, sachant qu’Actes Sud accorde une attention particulière aux prix des livres et aux expéditions. Depuis 2014, nous avons appliqué une réduction de 30 % sur le prix d’achat, notamment pour le Maghreb et le Moyen-Orient, afin de proposer des tarifs proches du marché local. Nous jouons sur les remises et essayons également de faire des cessions de droits du français vers le français. Nous travaillons main dans la main avec l’AILF, le CNL et le programme Livres des deux rives, ce qui permet de valider et de renforcer nos processus. Lors de ces rencontres, j'ai pris le temps de tisser des liens avec les libraires pour voir comment je peux encore mieux les accompagner. Je m’efforce, par ma présence et ce que nous présentons, d’établir ces liens qui sont toujours nécessaires, importants, et cruciaux. C’est un lien de confiance, mais aussi un lien de proximité que nous avons parfois du mal à maintenir avec l’export au quotidien. C’est également l’occasion d’élargir notre réseau. J’ai par exemple rencontré deux libraires et une agente illustratrice d’Asie, ce qui est très positif, car plus nous nous connectons, plus nous avons de chances de réaliser des projets ensemble."

 


Propos recueillis par Katja PETROVIC