
Un "laboratoire d’idées" : le Fellowship d’éditeurs francophones de littérature et SHS
Tout au long de la semaine, les Fellows venant d’Algérie, de Belgique, du Bénin, du Burkina Faso, de Guinée, de la République démocratique du Congo, du Mali, du Maroc et du Québec ont suivi un programme riche en rencontres et échanges. Les différentes visites de librairies et de maisons d’édition, ainsi que les dialogues avec les professionnels du livre français - éditeurs, libraires, responsables de droits ou d’export, institutionnels, diffuseurs et agents d’éditeurs -, leur ont permis de mieux connaître le paysage éditorial français, de tisser des nouveaux liens et de créer des bases pour de potentielles coopérations.
Organisatrices, participantes et participants du fellowship 2025 réunis à Paris
La plupart des échanges portaient sur les réalités du métier d’éditeur, les pratiques, engagements et projets des participants et les défis auxquels ils doivent faire face et qui sont, malgré la distance géographique qui les sépare, souvent les mêmes : l’augmentation du prix du papier ou encore la fuite de jeunes talents qui quittent leur pays d’origine pour se faire publier ailleurs. S’y ajoute l’absence de structures de distribution stables dans beaucoup de pays africains.
Simon Gémon, gérant de la librairie Les Nouveautés en dialogue avec les fellows
Les enjeux de distribution ont été abordés dès le premier jour du programme, lors d’une rencontre avec Simon Gémon, gérant de la librairie Les Nouveautés, et Caroline Hermoso, directrice générale de Pollen Diffusion. "Vous êtes les meilleurs ambassadeurs de vos livres", estime Simon Gémon, qui a insisté sur l’importance des liens étroits entre éditeurs et libraires.
La coopération entre pays francophones est essentielle pour poursuivre le but commun des éditeurs francophones : faire rayonner des voix fortes souvent peu entendues et publier des textes engagés qui ont le pouvoir d’inciter au changement.
Nourri des échanges autour de la distribution, Ousmane Soumaré, directeur de la maison d’édition Les Plumes Inspirées en Guinée, repart de ce Fellowship avec un nouveau projet en tête : de retour en Guinée, un pays qui ne manque ni d’auteurs, ni de lecteurs, mais de structures de diffusion-distribution, il souhaite commercialiser ses livres dans des lieux largement fréquentés comme des pharmacies et des stations-service. Pour lui, ce Fellowship était "un laboratoire d’idées, un espace de dialogue, de transmission et de connexion entre éditeurs venus d’horizons divers" et dont il repart "avec des pistes concrètes de collaboration."
Charlotte Bréhat, directrice des éditions Le Tripode présente les nouveautés
La coopération entre pays francophones est essentielle pour poursuivre le but commun des éditeurs francophones : faire rayonner des voix fortes souvent peu entendues et publier des textes engagés qui ont le pouvoir d’inciter au changement. Selon Laure-Hélène Accaoui, directrice littéraire aux Éditions Payot, "le livre peut encore être un vecteur de mobilisation, mais il doit rester accessible."
Ibrahima Aya, cogérant des éditions Tombouctou au Mali, a trouvé plusieurs moyens qui lui permettent d’assurer l’accessibilité de ses livres et qu’il a partagés avec ses confrères lors du Fellowship. Il a notamment conclu un partenariat avec les éditions Apic à Alger – dont la représentante en France, Inès Chikh, a également participé au Fellowship – pour imprimer ses livres en Algérie. Ce partenariat lui permet d’obtenir un meilleur rapport qualité-prix pour la production de ses ouvrages. Par ailleurs, il a acquis les droits de plusieurs titres de SHS parus en France afin de les rendre accessibles au Mali à un prix adapté au pouvoir d'achat local.
Ce type de partenariat et de coopération durable démontre l’importance des échanges et du "formidable travail de mise en réseau" entre maisons d’édition francophones comme le souligne encore Ibrahima Aya.
Gina ARZDORF, Hannah SANDVOSS
Paroles de professionnels
Annie Chavarie, directrice éditoriale du groupe Bertrand éditeurs au Québec
Ousmane Soumaré, fondateur des éditions Les Plumes Inspirées en Guinée
Annie Chavarie et Ousmane Soumaré
France Livre: Pourriez-vous présenter votre maison d'édition ?
Annie Chavarie : "Bertrand éditeurs regroupe la maison Les éditeurs réunis, fondée en 2007, et les éditions JCL. Nous publions principalement des romans historiques, des témoignages et beaucoup de romances, qui rencontrent un grand succès au Québec. En tout, nous publions environ 100 titres chaque année."
Ousmane Soumaré : "Créées en 2020, nos éditions sont basées à Conakry. Nous avons été deux fois lauréats du Prix Orange du livre Guinée et avons remporté le Prix du livre des lycéens. Actuellement, nous faisons partie de la dernière sélection du Grand Prix littéraire du Président de la République. Nous publions des œuvres de fiction, des essais, de la poésie, ainsi qu’un peu de littérature jeunesse."
France Livre : Quelle est la situation des éditeurs en Guinée ?
Ousmane Soumaré : "La situation est compliquée. Nous ne recevons pratiquement pas de subventions de l’État et la chaîne du livre n’est pas soutenue. Les éditeurs indépendants doivent donc se soutenir eux-mêmes. Nous sommes membres de l’Association des éditeurs de Guinée, où nous cotisons pour pouvoir participer à des salons et autres événements. Cependant, nous avons du mal à nous développer et à exporter notre production."
Annie Chavarie : "Au Québec, le marché est vaste, mais l’offre est parfois trop importante. Ce marché est un peu saturé, ce qui nous pousse à nous positionner stratégiquement. Il y a une forte production, notamment anglophone. Néanmoins, nous nous en sortons globalement très bien. La semaine dernière, nous étions au Salon du livre de Montréal et nos chiffres de vente étaient comparables à ceux d’avant la pandémie."
France Livre : Qu’attendez-vous de ce Fellowship ?
Annie Chavarie : "Nous souhaitons créer des alliances pour promouvoir la littérature québécoise en France et vice versa. Nous essayons de renforcer notre collaboration avec les éditeurs français. Nous avons déjà lancé des coéditions, notamment avec Hachette, dans le domaine de la romance. Je suis donc ravie d’être ici. Ce programme est extrêmement enrichissant. Il est important de comprendre les réalités de chacun. Grâce aux autres fellows, j’ai beaucoup appris sur ce qui se passe ailleurs dans le monde. Les enjeux ne sont pas les mêmes, mais il existe des points communs, ce qui soulève des questions très intéressantes à débattre, notamment sur l’intelligence artificielle ou l’accompagnement des auteurs."
France Livre : Comment se passe la collaboration avec les éditeurs français pour vous, Ousmane ?
Ousmane Soumaré : "Il n’y en a pratiquement pas. Youscribe est notre seul partenaire français depuis quatre ans, qui nous permet de diffuser en streaming sur notre plateforme, mise en place par Orange. Je profite de ce Fellowship pour établir un partenariat avec Pollen Diffusion. La rencontre avec le responsable de l’export chez Gallimard a également été fructueuse. Nous avons proposé des coéditions et une cession pour un texte qui est en cours de lecture. À la suite de ce Fellowship et grâce à ces partenariats, nous espérons nous diffuser sur tout le territoire français et peut-être même dans toute l’Europe. Ce programme nous permet de créer un réseau avec les éditeurs, diffuseurs, distributeurs et libraires français. J’espère que l’acquisition des droits de nos titres permettra de raconter le monde également à partir de l’Afrique."
France Livre : Une des tendances, notamment en sciences humaines et sociales, mais aussi dans l’édition littéraire en France, est d’adopter un regard moins occidental et plus décentré. Avez-vous constaté ce changement ? Y a-t-il davantage d’intérêt pour votre production ?
Ousmane Soumaré : "Oui, bien sûr. Cette ouverture commence à s’établir ici et également chez nous. Nos auteurs proposent de la littérature engagée et réussissent à se positionner dans ce domaine."
France Livre : Depuis deux ans, le CNL propose également des aides à la traduction pour les titres du français vers le français. Avez-vous déjà fait des demandes d’aide de ce type ?
Ousmane Soumaré : "Non, nous n’en avons pas encore profité. J’ai entendu parler de ces aides pour la première fois lors du Salon du livre jeunesse de Conakry l’année dernière, mais ce n’était pas très clair pour moi. Grâce à ce séjour à Paris, je comprends maintenant comment postuler et nous allons bien sûr le faire."
France Livre : Connaissant déjà le marché du livre français, avez-vous découvert quelque chose de nouveau qui vous a surpris pendant ce Fellowship ?
Annie Chavarie : "J’ai trouvé la rencontre avec les Éditions du Tripode particulièrement inspirante. Découvrir comment cette maison indépendante parvient à se démarquer sur le plan visuel et à survivre dans un marché hyper saturé en proposant des projets très créatifs et novateurs m’inspire beaucoup ! Je suis impatiente de voir ce que nous pourrions développer de notre côté."
Ousmane Soumaré : "Je repars avec l’idée de créer notre propre réseau de distribution à travers les grandes surfaces ou même les pharmacies en Guinée. En vendant quelques exemplaires par mois et en collaborant avec plusieurs partenaires, nous pourrions réaliser des milliers de ventes."
Propos recueillis par Katja PETROVIC