
Quel usage de l’IA dans l’édition ?
L'année dernière, le Syndicat national de l'édition (SNE) a mené une étude sur l’usage de l’IA dans l’édition, en interrogeant 250 salariés de maisons d’édition indépendantes et appartenant à des groupes. Quels sont les secteurs de l’édition les plus impactés par l’IA aujourd’hui ? Et qu’en est-il des services ?
Virginie Clayssen
Virginie Clayssen : "L’étude du SNE indique que les secteurs les plus impactés aujourd’hui sont, en ordre décroissant, celui des dictionnaires et des encyclopédies, de l’enseignement scolaire, des sciences et techniques, médecine, gestion, des cartes et atlas, du droit, des documents, actualités, essais. Les services les plus impactés sont le juridique, les ressources humaines, les directions générales, le marketing."
Existe-t-il déjà des applications d’IA spécialement développées pour l’édition, par exemple pour la gestion des droits ou pour générer des pitches et des argumentaires ?
Virginie Clayssen : "Il existe bien entendu des applications basées sur l’IA destinées au monde de l’édition. Des outils de gestion, tout d’abord, qui vont du logiciel centré uniquement sur la gestion des droits d’auteur à des solutions qui couvrent de nombreux aspects de la gestion d'une maison d'édition. D’autres applications concernent le travail plus directement éditorial : basées sur des outils IA tels que ChatGPT, Claude, Mistral, etc., elles proposent aux éditeurs de disposer d’un environnement intégré qui facilite l’usage des IA génératives. Aux différents stades du processus d’édition et à partir d’un texte complet ont été pré-programmées des invites spécifiques adaptées aux besoins de l’éditeur et susceptibles de générer toute une gamme des textes d’accompagnement, résumé, quatrième de couverture, textes destinés aux réseaux sociaux, métadonnées, statistiques, et même génération d’images. Un espace en ligne sécurisé permet à l’éditeur de traiter des textes sans craindre que ceux-ci soient utilisés sans son autorisation pour entraîner des IA. On trouve aussi quelques applications proposant d’automatiser la lecture de manuscrits non sollicités, avec des promesses d’en évaluer le potentiel commercial, tout en préconisant une 'touche de supervision humaine…'"
Quarante pour cent des maisons sondées ont mis des dispositifs d’IA à la disposition de leurs salariés, mais seulement la moitié d’entre elles ont également instauré une charte pour leur utilisation. Que faire face à ce manque d’encadrement ?
Virginie Clayssen : "La rédaction et la publication d’une charte d’utilisation des services d’IA est indispensable, mais loin d’être suffisante pour garantir que l’on va mettre l'IA au service de la sécurisation des travailleurs - protéger l'autonomie, les compétences et l'emploi. Il est nécessaire pour cela de prendre en compte l'imprévisibilité des situations concrètes, sous peine de générer rejet, contournement ou sous-usage. L'IA est un choix d'organisation, non un simple outil, et toute intégration ignorant les usages réels est vouée à l'échec. Les chercheurs du LaborIA, dédié à l’impact de l’intelligence artificielle dans le milieu professionnel et piloté par l’Inria et le ministère chargé du travail et de l’emploi, recommandent de partir du travail réel avant de spécifier une solution technologique. 'La co-conception rapproche décideurs, ingénieurs, concepteurs et opérateurs pour co-définir la configuration sociotechnique, c'est-à-dire identifier ensemble les vrais problèmes avant de chercher à les automatiser. Cette démarche évite d'apporter des réponses techniques à des problèmes mal posés, et permet aux travailleurs de faire valoir leurs contraintes invisibles dans les cahiers des charges.'"
Quelles sont actuellement les dispositions d’opt-out disponibles ?
Virginie Clayssen : "Pour passer aux robots qui parcourent les contenus en ligne les informations permettant d'identifier le statut d’un contenu particulier au regard des opérations de TDM (Text and Data mining, ou fouille de texte et de données, un protocole a été développé par EDRLab, il s’agit de TDMRep. Il s’agit d’un modèle simple de réservation des droits, composé de deux propriétés :
Comment protéger le droit d’auteur face à l’IA ? Plusieurs procès sont en cours ; où en sommes-nous ?
Virginie Clayssen : "En France, la procédure lancée par le SNE, la Société des gens de lettres (SGDL) et du Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC) contre Meta suit son cours. En Allemagne, la justice a tranché en faveur de la GEMA (l’équivalent allemand de la Sacem) et contre OpenAI, reconnue coupable d’avoir pillé pour ChatGPT des paroles de chansons allemandes. La Cour de Justice européenne doit se prononcer avant fin 2026 sur une question similaire posée par un juge hongrois, et qui devrait faire jurisprudence parmi les 27 états membres. Aux États-Unis, où l’argument utilisé par les entreprises technologiques pour se défendre reposent sur un concept juridique inexistant en Europe, le fair-use, l’appréciation des juges diverge. Pour certains l’entraînement des IA génératives, étant par définition 'transformatives', s’inscrivent dans le cadre du fair-use. Pour d’autres, cet usage n’en relève pas."
Jusqu’à présent, ce sont principalement les auteurs qui dénoncent le piratage. Ne serait-il pas plus judicieux de demander aux concepteurs de l’IA de prouver qu’ils n’ont pas utilisé de données sans respecter le droit d’auteur ?
Virginie Clayssen : "Une proposition de loi visant à instaurer une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs de systèmes d'IA générative a été déposée au Sénat le 12 décembre 2025. Saisi par le Président du Sénat sur le fondement de l’article 39 de la Constitution, le Conseil d’État a, dans son avis en date du 19 mars 2026, estimé que le législateur national était compétent pour créer cette présomption. Il a considéré que la proposition de loi n’était contraire ni à la Constitution, ni au droit européen, sous réserve de quelques ajustements visant à préciser le dispositif, auxquels ses auteurs souscrivent."
Le sondage du SNE révèle que l’IA est perçue plutôt comme neutre, voire légèrement positive, par les professionnels du livre, et non comme une menace. Quel est votre point de vue sur cette question ?
Virginie Clayssen : "Penser les changements technologiques en termes de menace conduit à instaurer un régime de crainte, qui conduit le plus souvent à l’immobilisme. Il est préférable, en se défiant tout autant d’un enthousiasme naïf autant que d’un rejet brutal, de développer ce dont nous avons le plus besoin dans des périodes où les évolutions technologiques semblent adopter un rythme difficile à suivre : notre agentivité. Cela demande de gros efforts de compréhension et des capacités de dialogue toujours plus développées (on ne peut y réfléchir en s’isolant). L’intelligence artificielle nous oblige à développer l’intelligence collective : penser ensemble, de manière contradictoire et argumentée, les changements qui s’annoncent, et se sont déjà largement mis en place."
Dans son livre Le paradoxe du tapis roulant, Marion Carré explique que l’usage de l’IA peut nous permettre d’être plus créatifs, mais qu’il ne faut pas trop s’appuyer sur cette technologie pour éviter de suivre tous et toutes la même direction, avec les mêmes idées et les mêmes propos. Comment éviter la paresse intellectuelle face à l’IA ?
Virginie Clayssen : "Je crois qu’il faut partir d’une réalité : nous sommes tous paresseux. Non des paresseux complets, mais nous le devenons tous lorsqu’il s’agit de réaliser des actions qui nous ennuient, et tout travail comporte de telles tâches. La paresse est un moteur d’innovation formidable : il est probable qu’elle a joué un rôle non négligeable dans l’invention de nombreux objets de la vie quotidienne. Le meilleur antidote à la paresse n’est pas la contrainte, mais le désir de faire soi-même, et l’accès au plaisir que cela procure. Chercher comment développer chez les enfants et les adolescents le goût d’écrire, le plaisir de penser par eux-mêmes, changera de facto leur relation avec des outils qui trouvent toute leur pertinence lorsque ceux qui s’en servent ne le font pas pour contourner un effort mais pour amplifier et prolonger cet effort, le documenter ou le soumettre à la critique. Le choix de ne pas penser ne peut produire que du 'slop', de la bouillie sans intérêt. Le domaine qui doit évoluer le plus rapidement, c’est celui de l’éducation."
Nous sommes nombreuses et nombreux à utiliser ChatGPT au quotidien. Pourriez-vous rappeler ce que signifie cet acronyme ?
Virginie Clayssen : "Chat signifie 'bavardage'. Le G de GPT vient pour 'Generative', le P pour 'Pre-trained' (pré-entraîné) et le T pour 'Transformer', un terme qui relève du lexique de l’IA, désignant une architecture de type réseau de neurones qui excelle dans le traitement des données séquentielles, décrite pour la première fois dans l’article fondateur Attention is All You Need publié en 2017 par des ingénieurs de Google, qui est désormais considéré comme un tournant dans le domaine de l’apprentissage profond."
Propos recueillis par Katja PETROVIC