
Des perspectives de coopération avec les éditeurs russes en exil
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie il y a plus de quatre ans, le paysage de l’édition russe connaît une véritable mutation. Si certaines maisons d’édition russes publiant à l’étranger existaient déjà avant la guerre, l’intensification de la censure a accéléré la création de nouvelles structures éditoriales hors de Russie. L'organisateur et fondateur des éditions SamTam Books estime aujourd’hui à une quarantaine le nombre de ces maisons, aux tailles et modèles économiques variés, dont huit ont été fondées après 2022.
Éditeurs russes réunis en ligne
De nombreux sujets, comme les questions liées aux droits LGBTQIA+, sont désormais interdits ou fortement réprimés en Russie. Dans ce contexte, publier hors de Russie apparaît pour beaucoup comme une nécessité autant éditoriale que politique. Si la distinction entre les maisons d’édition basées en Russie et celles qui publient depuis l’étranger est essentielle, la langue reste pensée comme un espace commun de création, de transmission et de dialogue malgré les frontières physiques, politiques ou économiques.
Le fonctionnement des éditeurs russes à l’étranger
Pour les six éditeurs russes présents à cette table ronde - SamTam Books, Überbau, ViDim Books, One Book, Echo Books et BAbook - c’était l’occasion de présenter leur maison, leur catalogue mais aussi leur fonctionnement à l’étranger. La plupart impriment en offset, avec des tirages allant de 500 à plusieurs milliers d'exemplaires. Certains éditeurs adoptent toutefois un modèle hybride avec un tirage initial classique suivi de réimpressions à la demande, ce qui leur permet de conjuguer visibilité et maîtrise des coûts. Une souplesse qui s'avère décisive pour des maisons souvent jeunes, aux ressources contraintes.

La question des formats numériques a occupé une place importante dans les échanges. Les livres audio et les e-books apparaissent aujourd’hui comme des formats essentiels pour les lecteurs russes. Plusieurs éditeurs ont indiqué chercher à publier systématiquement leurs nouveautés en formats papier, numérique et audio. Selon les représentants de BAbook, les formats numériques et audio représentent désormais entre 40 % et 60 % de leur activité. Les maisons d’édition développent leurs propres plateformes de diffusion ainsi que des applications mobiles dédiées. Les droits numériques sont souvent intégrés directement aux contrats d’édition. Les éditeurs travaillent avec différentes plateformes internationales comme Storytel, Audible ou Spotify. Toutefois, les échanges ont également mis en évidence les limites de ces modèles. Les coûts de production des livres audio restent élevés, tandis que les revenus générés par les plateformes demeurent parfois insuffisants, notamment pour les auteurs moins connus ou les petites structures éditoriales.
L'accès aux livres pour les lecteurs en Russie
Bien que ces éditeurs trouvent des solutions pour la diffusion de leurs ouvrages, les lecteurs russes vivant en Russie ne peuvent pas se procurer leurs livres audio ou numériques à cause des difficultés de paiement internationaux. Plusieurs éditeurs réfléchissent donc à de nouveaux modèles de diffusion numérique. L’un des projets évoqués consisterait à développer une plateforme fonctionnant grâce à un système de soutien solidaire : les lecteurs situés hors de Russie financeraient l’accès gratuit aux contenus pour les lecteurs vivant dans le pays. Ce modèle permettrait de maintenir une circulation des textes tout en garantissant une rémunération minimale aux auteurs et éditeurs.
La librairie du Globe à Paris, spécialisée en livres russes
Le réseau de diffusion du livre hors de Russie s’est considérablement développé ces dernières années. Selon le représentant de SamTam Books, près d’une centaine de librairies spécialisées ou partenaires ont aujourd’hui été identifiées à travers l’Europe. Avant la guerre, beaucoup de ces librairies fonctionnaient principalement sur commande. Depuis 2022, de nombreuses librairies physiques ont vu le jour, avec cette fois un véritable stock sur place et une offre éditoriale pensée pour les communautés russophones installées à l’étranger. Les principaux pôles de diffusion se situent en Allemagne, en Lettonie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en Espagne.
Le piratage
Les éditeurs ont rappelé que les livres audio et numériques circulent depuis longtemps sur des plateformes illégales, des forums ou des réseaux de partage informels. Cependant, dans le contexte actuel, plusieurs intervenants ont souligné le caractère ambivalent de cette situation car pour certains d'entre eux, garantir l’accès des lecteurs russes aux textes publiés en exil demeure plus important que la protection stricte de la règlementation. Le piratage toucherait principalement les auteurs très populaires ainsi que les ouvrages interdits en Russie, notamment ceux traitant de sujets politiques ou LGBTQIA+. Certains livres circuleraient sous forme de réimpressions illégales produites hors de Russie, parfois même au sein de l’Union européenne. Les maisons d’édition disposent de moyens d’action limités face à ces pratiques. Malgré ces difficultés, les participants ont insisté sur la nécessité de continuer à faire circuler les textes et maintenir un accès aux œuvres pour les lecteurs, y compris dans des conditions économiques précaires.

De nouvelles foires du livre pour la diaspora russe
Depuis 2024, plusieurs foires du livre dédiées à la production russophone indépendante ont vu le jour en Europe. La première, organisée à Prague en 2024, a réuni 18 maisons d’édition ainsi que plusieurs revues littéraires, et attiré environ 3 000 visiteurs. Plus de 4 500 ouvrages y auraient été vendus, preuve de l’existence d’un lectorat actif et mobilisé. Une deuxième foire a été lancée à Berlin par la librairie en ligne Murawai, spécialisée en livres russes et ukrainiens en 2025. Sa dernière édition, en mai 2026, aurait accueilli plus de 4 000 visiteurs. Enfin, une nouvelle édition d’un salon du livre russophone doit se tenir à Paris les 5 et 6 décembre prochains, sous l’impulsion de la Bibliothèque russe Tourguenev. Au-delà de leur dimension commerciale, ces foires jouent un rôle symbolique et politique. Elles permettent à des éditeurs dispersés dans plusieurs pays de structurer progressivement un réseau professionnel commun, tout en donnant une visibilité publique à une création littéraire russophone indépendante souvent absente des grands événements éditoriaux internationaux.
L'objectif de ce salon est de montrer que la langue russe n'est pas seulement, aujourd'hui, la langue de la propagande d'État et qu'elle ne doit pas être accaparée par celle-ci. Elle reste la langue d'une création littéraire vivante.
Librairie Murawai
Le profil des maisons d’édition russes présentes
Cette rencontre avait pour objectif de mettre en lumière six maisons issues de la diaspora russe, aux profils éditoriaux variés, de la littérature jeunesse aux sciences humaines et sociales, en passant par la fiction et les essais engagés. Réparties à travers le monde, principalement en Europe, elles ont pu être réunies grâce à cette rencontre en ligne. Fondées en Suisse à la suite du déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, les éditions SamTam Books sont spécialisées dans la littérature jeunesse, la bande dessinée et le roman graphique. Elles publient notamment un important catalogue de littérature jeunesse en langue russe.
Aldous Huxley, What are you going to do about it ?
Dans un registre différent, Dmitry Simanovsky a présenté les éditions Überbau, spécialisées en sciences humaines et sociales. Ancien traducteur, il décide de créer sa propre structure après le début du conflit en Ukraine. Son catalogue comprend des ouvrages académiques tels que Russia Against Modernity d’Alexander Etkind, déjà traduit dans plusieurs langues. Lors de cette rencontre, Überbau a particulièrement mis en avant les écrits du poète Mikhaïl Fenichev, exilé depuis 2022, dont le travail expérimental explore sans cesse de nouvelles formes artistiques, au travers de compositions hip-hop avant-gardistes.
Une autre intervention était assurée par Maria Alef, cofondatrice de ViDim Books qui s’investit dans la publication d’ouvrages et la promotion de la culture russe à l’échelle internationale. Sa démarche s’inscrit dans une lutte contre la censure et vise à maintenir des espaces d’expression et de mémoire pour les communautés russophones dispersées à travers le monde. Le catalogue met en avant des récits de témoins et des travaux mémoriels de personnes contraintes à l’exil. Parmi les projets phares figure la collection True Stories qui rassemble des témoignages anonymes de volontaires ayant participé à l’évacuation de civils hors des territoires russes.

Fondée en 2023, BAbook est basée à la fois dans le Massachusetts aux États-Unis et à Amsterdam. Plus qu’une maison d’édition, BAbook se présente comme une plateforme numérique destinée à la distribution d’e-books et de livres audio pour les auteurs russes ne pouvant plus publier dans leur pays. L’organisation anime également un club de lecture qui fédère vingt éditeurs indépendants, plus de 300 auteurs et près d’un millier de titres. Défendant la liberté d’expression et les publications indépendantes, BAbook développe un catalogue à vocation internationale, principalement centré sur la fiction, avec des auteurs reconnus tels que Boris Akounine, Andrey Makarevich ou encore le satiriste Viktor Shenderovich.
Créée en Allemagne en 2024 par un collectif de journalistes indépendants, Echo Books a pour ambition de rendre accessibles des ouvrages bannis du territoire russe. Son catalogue comprend les travaux de l’économiste Sergey Aleksashenko sur les rivalités historiques entre les États-Unis et la Russie, ainsi que des essais de la journaliste Xenia Luchenko consacrés aux transformations de l’Église orthodoxe russe et à son instrumentalisation politique. La maison publie également des ouvrages engagés portant sur la gestion politique de la guerre en Ukraine, notamment ceux de la sociologue Alexandra Prokopenko, à partir d’entretiens réalisés avec des proches de Vladimir Poutine.
Patriot, les mémoires d'Alexeï Navalny
La dernière maison d’édition représentée lors de cette table ronde, One Book Publishing, a été créée à l’automne dernier avec la volonté de publier les mémoires d'Alexeï Navalny. Cette jeune structure a pour objectif d’acquérir des droits afin de traduire et de diffuser des œuvres étrangères auprès d’un public russophone. Parmi les titres emblématiques de son catalogue figurent Calamity Club de Kathryn Stockett ainsi que Girls and Institutions de Daria Serenko. La maison affiche également sa volonté de renforcer ses liens avec les maisons d’édition françaises et de développer davantage de collaborations internationales.
Dans ce contexte, l’intérêt manifesté par une vingtaine d’éditeurs français pour la poursuite des échanges est encourageant. À ce propos, Laura Karayotov de Lester Agency a rappelé qu’une partie importante des éditeurs russes basés en Europe ne sont plus soumis à certaines contraintes administratives et fiscales liées à la Russie, ce qui facilite les coopérations internationales et les cessions de droits avec les partenaires.
Maëlys ERGAND, Abéline PAULAY
PAYS