
Un record d'affluence à la Foire du livre de New Delhi
Si le Qatar était le pays invité d’honneur, avec également un focus sur l’Espagne, c’est cependant le thème principal de cette édition qui a retenu toute l’attention du public : l’hommage à l’histoire des forces armées indiennes, à l’occasion des 75 ans de l’indépendance. Des militaires accueillaient le public, le matériel militaire trônait fièrement sur les esplanades en face de chaque hall et de nombreux éditeurs indiens avaient consacré un espace spécial pour les livres sur l’histoire militaire. Cette mise en avant était pour le moins… inhabituelle à l’occasion d’un événement culturel.
Une ambiance guerrière à la foire
Une programmation très dense, composée de conférences et de tables rondes sur l’IA, l’économie numérique du livre, la littérature contemporaine, régionale et internationale, ainsi que des rencontres avec des auteurs lors de lancements de livres, a rythmé chaque journée.
Le stand France: patrimoine, durabilité et dialogue
Réalisée par une école de design indienne, l’architecture du pavillon s’inspirait de Notre-Dame de Paris, version bambou, symbolisant patrimoine culturel, durabilité et dialogue littéraire. Le stand présentait près de 750 titres d’une cinquantaine de maisons d’édition. La commercialisation des ouvrages était assurée par Oxford Bookstore qui disposait d’un corner pour exposer et vendre des titres d’auteurs français en anglais ou en hindi. Malgré la remise accordée par la librairie, le coût des livres français reste élevé mais les visiteurs indiens étaient tout de même nombreux à demander conseil, notamment en jeunesse.
Une atmosphère cosy sur le stand France
Dans le cadre du programme, l’Institut français a animé deux cessions d’échanges sur le stand. Sous l’appellation The Future of Books, les discussions ont porté sur les politiques éditoriales et les structures de marché, les écosystèmes médiatiques et librairies, l’innovation éditoriale et la traduction, le numérique et la durabilité, et sur les enjeux de l’adaptation livre-écran et la propriété intellectuelle. Le magazine professionnel indien All About Book Publishing a consacré son numéro de janvier aux échanges entre la France et l’Inde, dans le cadre de India-France, Year of Innovation (Année France-Inde de l’innovation). Ce numéro spécial présente, dans le cadre du programme The Future of Books, les interventions de professionnels indiens et français dans différents domaines de l’industrie du livre.
Focus sur la France qui "croit toujours en ses librairies"
L'une des attractions de cette édition était la bibliothèque numérique du ministère de l'Éducation, ReP, qui contient plus de 6 000 livres électroniques gratuits. Lancé en février 2024 par le ministre Dharmendra Pradhan, ReP est compatible avec tous les appareils et propose des livres non universitaires dans plus de 23 langues indiennes (y compris l'anglais), notamment des romans, des biographies, des bandes dessinées, de la poésie et des ouvrages de développement personnel. Cette bibliothèque a pour but de faciliter la lecture tout au long de la vie conformément à la National Education Policy - NEP 2020, en comblant les écarts entre les zones urbaines et rurales et en permettant des téléchargements illimités en dehors des programmes scolaires.
La foire de New Delhi n’était que la première étape d’un programme original conçu par l’Institut français en Inde pour une délégation de professionnels français comprenant également un déplacement à la foire du livre de Chennai (dans l’état du Tamil Nadu) et au Jaipur Book Market, en marge du Jaipur Lit Fest (au Rajasthan), l’une des plus importantes manifestations littéraires du pays. Depuis 2025, l’Institut français contribue ainsi à explorer de nouvelles voies de collaborations en allant au contact d’acteurs locaux de la chaine du livre indienne.
Christine KARAVIAS
Paroles aux professionnelles
Gaëlle Bohé, directrice de Fontaine O Livres, cocréatrice de La Fresque du Livre et fondatrice du prix Hors Concours, consacré à l’édition indépendante, disponible également en version anglaise.
Gaëlle Bohé
"Quel futur pour le livre ? La question est passionnante, d’autant plus lorsqu’elle est posée par l’Institut français en Inde. Comment fonctionne la chaîne du livre dans la 5e puissance mondiale, le 2è pays le plus peuplé au monde ? Quelle production littéraire sur un territoire qui compte 22 langues officielles ? Comment organiser la distribution sur une superficie de plus de 3 millions de km2 ? Et surtout, quelles sont les perspectives pour les années à venir ?
Entre Delhi, Chennai et Jaipur, le programme a offert à la joyeuse délégation d’auteurs, d’éditeurs, d’agents littéraires et de professionnels de l’audiovisuel une immersion intense dans la vitalité, mais aussi les tensions, du secteur du livre indien. Heureusement, les 120 pages de l’étude réalisée par France Livre en 2019 étaient là pour dresser un premier état des lieux !
Je ne mesure pas encore pleinement tous les enseignements de ce voyage, mais je suis déjà marquée par la dynamique et le potentiel du secteur du livre. Après avoir prononcé le discours d’ouverture de Publishing Next, événement dédié aux acteurs innovants de l’édition, j’ai pu remettre le prix de l’éditeur de l’année à Pan Macmillan India et à Yoda Press, maison d’édition engagée sur les questions féministes et LGBTQIA+. J’ai été surprise de la force de cet engagement, partagé par de nombreux acteurs du livre, mais inattendu dans un pays encore très traditionnel. La présence imposante du National Book Trust of India, émanation du gouvernement de Narendra Modi, à la Foire de New Delhi, montre cependant que ces évolutions ne se feront pas sans tensions.
Direction ensuite la Chennai International Book Fair, fermement opposée à la volonté du gouvernement Modi d’imposer l’hindi comme langue officielle unique. En plus de la délégation française, la CIBF a invité 120 professionnels internationaux à découvrir le tamoul, l’une des langues les plus anciennes au monde, et la culture du Tamil Nadu. Deux autres salons et festivals du livre se tenaient simultanément dans la ville et accueillaient des auteurs devant des salles bondées : preuve que la littérature est vivante, mais aussi que les foires jouent un rôle essentiel pour compenser le manque de librairies et les difficultés de distribution sur le territoire.
Événement désormais emblématique, déployé dans de nombreuses villes comme Londres, Doha ou Toronto, le Jaipur Literature Festival ne désemplit pas. Porté par une communication efficace, il est fréquenté par un public éduqué et aisé, venu de l’ensemble du pays.
Je n’ai pas la place pour aborder les mille sujets évoqués. Mais avec des taux de pollution qui dépassent largement ceux que nous connaissons à Paris, la question écologique est indéniablement un des enjeux majeurs. L’animation de la Fresque du Livre à la Federation of Indian Chambers of Commerce & Industry, auprès de professionnels de Delhi, a permis d’identifier les problématiques, de faire émerger les obstacles. Mais par la force de ce serious game, elle a surtout permis de fluidifier le dialogue entre les participants qui regrettent une chaîne du livre très compétitive, et des échanges essentiellement commerciaux.
Dans ce pays où les communautés tendent à se radicaliser, il m’apparaît évident que les enjeux sociaux, la diversité éditoriale et la soutenabilité ne pourront avancer qu’à travers une coopération renforcée entre les acteurs du livre indiens, mais aussi avec les éditeurs internationaux, et notamment français. L’occasion d’ouvrir de nouvelles opportunités de partage, d’apprentissage mutuel et de projets communs pour imaginer ensemble l’avenir du livre ?"
Violaine Faucon, cofondatrice de l’agence Trames et responsable des droits aux éditions de l’Olivier
Violaine Faucon
"C’était une semaine intense de rendez-vous et de tables rondes riches et inspirantes. La Foire de New Delhi à Pragati Maidan ouverte au public est désormais gratuite. Une foule s’y presse en famille, pour acheter des livres, discuter avec les éditeurs et découvrir les stands. Après l’inauguration du programme Future of Books par l’ambassadeur de France en Inde, nous avons participé aux différents panels, notamment le marché de la littérature étrangère sur le marché indien, le développement de la BD et du roman graphique, les audaces de l’édition indépendante, les enjeux de la librairie face à Amazon, les adaptations audiovisuelles, ou encore les moyens de rendre les livres visibles auprès du public.
Les rendez-vous avec les éditeurs indiens nous ont permis de constater que même si le marché de la non-fiction reste dominant, l’appétit pour la fiction est grand et les éditeurs recherchent des récits universels à offrir à leur public en demande pour des traductions anglaises et hindi. Les millions de visiteurs de cette foire montrent un marché en pleine effervescence, mais la réalité est malheureusement moins exaltante, c’est un pays qui ne lit pas beaucoup, en moyenne les tirages ne dépassent pas 1 000 exemplaires. Malgré tout, l’énergie déployée par les acteurs du marché reste pleine et entière, et leur engagement est total.
La Foire de Chennai, réservée aux professionnels du monde entier avec plus de 100 pays invités, est aussi une vitrine pour le gouvernement tamoul qui en gère l’organisation. Les rencontres avec les éditeurs indiens y ont été passionnantes. Ils publient en tamoul (et aussi en malayalam pour la maison DC Books) les grands auteurs du monde entier, recherchent les voix françaises qui comptent, développent des lignes éditoriales très engagées, féministes, LGBTQ+, et font beaucoup d’actions vers la population comme en témoigne le projet global féministe de la maison Her Stories par exemple.
Nous avons terminé notre séjour par l’enchantement du Jaipur Literature Festival, tout y est sublime et extrêmement bien organisé. Une fois encore, les professionnels rencontrés dans les panels et les rendez-vous B2B du Jaipur BookMark nous ont convaincus qu’il fallait développer les liens avec le marché indien. Mais ces liens ne doivent pas être unilatéraux, seul l’échange entre les cultures peut faire naître la diversité : il faut aussi que le marché français accueille la richesse de la littérature indienne !
Enfin, plusieurs éditeurs indiens ont soulevé la question de la cession du français vers le français. Une grosse communauté indienne lit le français mais n’a pas accès aux livres à cause du coût exorbitant de l’exportation des livres édités en France vers l'Inde. C’est une piste à développer dans un échange avec les éditeurs français et indiens, et avec l’équipe de l'Institut français en Inde très active sur le marché du livre. À nous de jouer ! »
Propos recueillis par Katja PETROVIC
PAYS